Millénaire, l’art textile d’Amérique latine est tout autant un sujet de recherches pour les anthropologues ou les historiens qu’une source d’inspirations pour les créateurs et les stylistes. Nourri par des inventions ingénieuses, des savoir-faire remarquables et des témoignages graphiques d’une incroyable richesse, il fascine aussi bien par sa longévité et sa diversité que par les nombreuses techniques qu’il a fait naître au fil des siècles et l’héritage esthétique qu’il donne aujourd’hui encore à découvrir. Et à contempler !
Des arts textiles à la fois très anciens et résolument actuels
En Amérique latine, on retrouve des vestiges textiles datant de près de 10 000 ans av. J-C. Exhumés au Pérou, dans la grotte de Guitarrero, ces fragments d’étoffe et de corde sont la preuve que les civilisations précolombiennes maîtrisaient déjà certaines techniques de tissage. Incas, Quechuas et autres Aymaras avaient en effet des ressources naturelles à leur disposition, qu’elles soient végétales, comme le coton, ou animales, avec la laine fournie par les alpagas, les lamas ou les vigognes. Cela fait donc des milliers d’années que des matières premières sont utilisées pour élaborer des tissus dans cette zone du monde, faisant même des arts textiles l’une des plus anciennes industries connues. En remontant vers ce qui correspond à la Mésoamérique, du nord du Mexique jusqu’au Costa Rica, les traces de l’existence de textiles sont moins lointaines – entre 1800 et 1400 av. J.-C pour les plus vieux fragments retrouvés au Mexique, par exemple – mais n’en attestent pas moins d’une grande portée culturelle. Plusieurs divinités sont en effet associées au tissage dans les cultures mésoaméricaines, à l’image des déesses Ixchel et Ixazalvoh dans la mythologie maya. Et pendant longtemps, les femmes de ce que l’on appelle à présent l’Amérique centrale, notamment chez les Aztèques, ont été inhumées aux côtés d’ouvrages de leur conception.
Rapidement enrichies par un art certain de la broderie, avec des motifs qui témoignent autant d’une dimension identitaire, sociale et symbolique que d’une importance décorative, les traditions textiles latino-américaines vont naturellement évoluer au fil du temps, des progrès techniques et des influences venues d’ailleurs. Jusqu’à être particulièrement bouleversées par l’arrivée des conquistadors, notamment espagnols, qui apportent avec eux de nouveaux matériaux et de nouveaux outils. Parmi ceux-ci, le métier à tisser à pédales va venir concurrencer, sans jamais s’y substituer parfaitement, le métier à tisser à sangle arrière, ou telar de cintura, particulièrement répandu au Mexique ou au Guatemala. Le tissage à la ceinture est l’une des techniques les plus anciennes, mais aussi les plus répandues, à travers l’Amérique latine. Il se pratique sur un métier horizontal fixé à la ceinture de la tisserande ou du tisserand, et conçu avec deux bâtons de bois à chacune de ses extrémités. L’un est attaché à la ceinture, l’autre à un support fixe, tel qu’un arbre ou un mur. Entre les deux, un système de baguettes intermédiaires et de navettes permet de faire glisser et se croiser les fils, tout en contrôlant leur bon alignement.

Pensé pour tisser, mais aussi pour broder en couleurs des motifs complexes et précis, le telar de cintura est utilisé dans la confection de textiles traditionnels d’une grande robustesse, qu’il s’agisse de vêtements, d’accessoires mais aussi d’éléments décoratifs. Si son usage n’a pas complètement disparu, l’inéluctable mécanisation du tissage, encouragée par des enjeux commerciaux grandissants et l’essor de moyens de communication et de transport plus modernes, s’est accompagnée d’une production à grande échelle souvent moins solide mais plus rapide. Le net recul de la pratique artisanale n’a toutefois pas empêché l’Amérique latine de demeurer une référence en matière d’art textile, pour la qualité de ses étoffes autant que pour leur beauté. Ainsi trouve-t-on, au nord du Pérou – où toutes les conditions sont réunies pour qu’il s’y épanouisse –, un coton considéré comme l’un des tout meilleurs au monde : le Pima. Récolté depuis le 5ème siècle avant notre ère, à raison d’une fois par an, il est apprécié pour la qualité de ses fibres, longues, fines et résistantes, mais également pour son impact réduit sur l’environnement. Généralement cultivé sans pesticides et récolté à la main, le Pima est, bien que produit dans des proportions infimes à l’échelle du marché mondial, de plus en plus populaire auprès des acteurs de la mode éthique. Quant aux acteurs de la mode tout court, ils trouvent en Amérique latine de nombreuses sources d’inspiration. Parmi elles, le tenango, magnifique artisanat brodé originaire du Mexique, que l’on doit aux Otomis, a été utilisé par les grands noms du luxe avec plus ou moins d’égards. Si la marque Hermès s’est associée au Museo de Arte Popular (MAP) de Mexico et à divers artisans locaux pour créer des reproductions de cette remarquable broderie, avec l’idée de l’intégrer à ses créations tout en la valorisant, d’autres en ont décliné des motifs sans autorisation préalable. C’est le cas de la styliste vénézuélienne Carolina Herrera, de Louis Vuitton ou encore de Benetton, respectivement accusés de plagiat pour une collection de prêt-à-porter, une collection de mobilier et un modèle de maillot de bain… Preuve, enfin, que les habits d’hier n’ont presque jamais cessé d’être à la mode en Amérique latine : au printemps 2024, le journal Ouest-France consacrait un article à la manière dont les deux candidates à la présidentielle mexicaine, Claudia Sheinbaum et Xochitl Galvez – la première ayant depuis accédé au pouvoir – avaient fait campagne en arborant des vêtements aux origines préhispaniques.

Aguayo, cumbi, mola : zoom sur trois étoffes traditionnelles
Forte de sa longue histoire textile, l’Amérique latine a donné naissance à des tissus emblématiques tour à tour décoratifs, utilitaires ou cérémoniaux. C’est le cas l’aguayo, un grand rectangle de tissu réalisé à partir de laine de camélidés, avec lequel sont confectionnés sacs à dos, manteaux ou ornements textiles. S’il existe aujourd’hui dans des versions industrielles moins authentiques, ce symbole de l’identité Aymara est encore traditionnellement utilisé par les femmes de l’Altiplano. Au quotidien, celles-ci s’en servent notamment pour porter leurs bébés, transporter des affaires ou encore disposer des marchandises afin de les vendre. Les motifs qui ornent les pièces d’aguayo, reprenant des symboles culturels ou racontant des histoires, diffèrent selon les régions d’origine et les méthodes de tissage employées. Chez les indiens Jalq’a, près de Sucre en Bolivie, les artisans ont par exemple l’habitude de troquer les formes géométriques pour des représentations d’animaux indomptables ou de créatures mystérieuses, inspirées par les croyances locales. Plus ou moins figuratifs, les motifs de l’aguayo sont aussi variés que les nombreuses couleurs employées pour teindre les fibres de laine avant qu’elles ne soient tissées. La complexité de certains modèles nécessite parfois plusieurs mois de travail, faisant de ces étoffes de véritables œuvres d’art. Au point d’amener des députés boliviens à déposer une demande de projet de loi auprès de leur assemblée afin de faire figurer l’aguayo au patrimoine culturel immatériel du pays. Sur le document, soumis une première fois au président de la chambre en 2021, puis de nouveau en 2023, on peut lire une citation de l’anthropologue et ethnologue chilienne Verónica Cereceda, spécialisée dans l’étude des textiles andins, parue dans une revue argentine en 1991 : « L’aguayo est le berceau des peuples indigènes, les bébés sont portés dans l’aguayo, c’est aussi un symbole de l’effort et du travail, le fruit du travail et de la terre. Disposé sur la Terre Mère – qui évoque si joliment le visage et le cœur maternel de Dieu – l’aguayo est aussi la table autour de laquelle s’assoit la famille ou la communauté. L’aguayo synthétise et symbolise toute la vie du village. » Aux usages ancestraux s’en sont greffés de plus récents, issus de l’héritage hispanique, que l’on observe notamment dans le cadre religieux. Ainsi, l’aguayo peut désormais se retrouver intégré aux tenues des prêtres catholiques, ou utilisé comme nappe sur l’autel des églises.

Autre étoffe emblématique de l’art textile d’Amérique latine, le Cumbi – mot quechua – a même fait l’objet d’une exposition il y a quelques mois au Tucson Museum of Art, dans l’État américain de l’Arizona : « CUMBI: Textiles, Society, and Memory in and Andean South America« . L’occasion pour l’établissement culturel de mettre à l’honneur ce tissu fin et luxueux, réalisé à partir d’un coton local d’une très grande finesse et de laine d’exception, d’agneau ou de vigogne pour les modèles les plus somptueux. Réservé à la monarchie inca, jusqu’à la chute de l’empire, le Cumbi (aussi orthographié Qunpi, Qompi, Kumpi) compte parmi les plus beaux textiles jamais conçus dans l’Amérique du Sud andine. Sur le site de l’événement, qui s’est tenu jusqu’en février 2024, on peut lire : « soulignant la pertinence des traditions andines aujourd’hui, l’exposition CUMBI offre une vision, à travers des millénaires, du lien intime entre le tissu et la vie sociale dans une région qui célèbre depuis longtemps l’art du tissage. » En Amérique latine comme ailleurs, le tissu se révèle donc être un axe de réflexion pertinent pour penser, outre l’esthétique, l’histoire des peuples et les différences de rang qu’une société finit inéluctablement par faire naître. Sur le plan technique, le Cumbi relève de la tapisserie plus que de la broderie. Affichant des teintes vives, il a la particularité, comme d’autres tapisseries revenant à l’élite, d’être travaillé de façon à ce que le même motif orne les deux faces. Les motifs du Cumbi pouvaient être géométriques ou plus stylisés, figurant des végétaux ou des animaux. Leur richesse était dans tous les cas proportionnelle au rang du futur propriétaire. On distinguait ainsi ces textiles sans envers, réservés à la noblesse, des tissus plus communs tels que l’awaska qui, avec environ 120 fils contre 600 pour le Cumbi, était destiné à un usage courant : vêtements ordinaires, couvertures, tapis…

La mola, dont on peut dire que c’est un savoir-faire autant qu’une étoffe, est quant à elle apparue chez les Kunas, une tribu amérindienne encore présente au Panama et dans le nord de la Colombie. Qui s’est déjà rendu dans l’un ou l’autre de ces deux pays a probablement eu l’occasion de s’émerveiller devant une mola, dont le nom signifie « le plumage de l’oiseau » dans la langue du peuple Kuna. Ces panneaux de coton, dont les côtés mesurent 30 à 40 centimètres, constituent traditionnellement les plastrons et les dossards des tuniques portées par les femmes kunas. Ce sont à l’origine des peintures corporelles, dont les Kunas ont transféré les motifs traditionnels géométriques sur le tissu après l’arrivée des colons espagnols et des missionnaires, avec l’adoption du vêtement. La méthode employée pour les réaliser a évolué avec le temps, puisque les molas ont d’abord été peintes à même le tissu, avant que ne soit adoptée la technique dite de « l’appliqué inversé ». Celle-ci consiste à coudre ensemble plusieurs couches de tissu multicolore, puis de couper des parties de chaque couche pour créer les motifs désirés, avant de retourner les bords des couches et de les coudre avec des points aveugles, presque invisibles, à l’aide de minuscules aiguilles. Tissée avec autant de soin que de passion, parfois des mois durant, chaque mola est une narration évoquant tour à tour la faune et la flore, la mythologie ou la vie quotidienne de la tribu. Depuis quelques décennies, les molas ne sont plus seulement déclinées en vêtements féminins, à l’usage de celles qui les produisent, mais aussi vendues aux touristes de passage ou commercialisées à l’étranger sous des formes moins fidèles aux molas originelles, que ce soit dans les dimensions, les coloris ou les motifs. La mola s’apparentant à un art à part entière, il n’est pas étonnant que certains musées les mettent à l’honneur ou s’y consacrent exclusivement. C’est le cas du Museo de la Mola, ou MuMo, au Panama, créé à l’initiative de la Fundación Alberto Motta, soutenue par la Fundación Llopis et le collectionneur d’art privé David de Castro. Leurs efforts conjoints ont permis de réunir plus de 200 molas, présentées comme autant d’œuvres d’art culturelles dont la valeur esthétique et historique méritent qu’on prenne le temps de les contempler.

Du huipil au poncho, des pièces devenues incontournables
Producteurs de laines d’exception et de cotons robustes, les Latino-Américains ont naturellement donné vie à des vêtements et des accessoires d’une grande importance culturelle, dont certains sont encore fièrement portés aujourd’hui. Parmi eux figure le huipil, un vêtement d’Amérique centrale et du Mexique dont se vêtaient traditionnellement les femmes de toutes les classes sociales. Imaginée du temps de l’empire aztèque, cette tunique dont Frida Khalo a fait son vêtement fétiche est ornée de broderies souvent chatoyantes aux significations symboliques. D’une longueur variable, le huipil prend des formes elles aussi diverses, que ce soit dans son encolure, tour à tour ronde, ovale, carrée ou fendue, la technique utilisée pour l’assemblage ou bien encore les tissus employés ou la coupe. Tissé avec un telar de cintura pour sa version traditionnelle, le huipil est plus ou moins sophistiqué selon sa vocation – cérémonie, mariage, ornement de statues, etc. –, et décoré différemment selon sa région et sa communauté d’origine. Comme d’autres pièces textiles, il est maintenant décliné dans des formes parfois très éloignées des premiers modèles et à partir de tissus produits industriellement, mais il demeure un élément culturel fort dans ses pays d’origine. Plusieurs musées en exposent d’ailleurs des modèles séculaires, à l’image du Museo Ixchel de Guatemala Ciudad ou du Museo Nacional de Antropología, à Mexico, abritant des huipils d’une incroyable diversité esthétique et géographique. Parmi ces vestiges de l’art textile indigène, on retrouve un huipil semblable à celui porté par la Malinche dans le Lienzo de Tlaxcala, un important codex colonial, un huipil cérémonial tel que le portaient les femmes de Magdalena, mais aussi des variantes luxueuses de cet habit traditionnel, comme le terno maya, véritable costume qui permettait d’afficher son statut social.
Porté depuis la période préhispanique par certaines ethnies indigènes du Mexique, le quechquémitl est quant à lui une sorte de châle que l’on porte suspendu aux épaules. D’abord réservé aux femmes d’un rang social élevé, il a vu son usage se généraliser depuis l’époque coloniale. Son nom, issu des mots nahuatl « quechtli » (cou) et « tlaquémitl » (vêtement), se traduit donc littéralement par « vêtement pour le cou ». Selon les régions, le quechquémitl peut être tissé de plusieurs façons et arborer des dessins différents. Mais sa structure varie peu : deux toiles rectangulaires cousues ensemble pour former ce qui s’apparente à un poncho ou une cape, qui se porte à l’avant et à l’arrière, avec un passage laissé libre au centre pour y glisser la tête. Coloré et orné de broderies, parfois d’une grande sophistication, le quechquémitl n’est qu’un élément des tenues traditionnelles, porté par-dessus d’autres vêtements tels que le huipil, évoqué plus haut. À l’image des Totonaques, des Otomis et des Nahuas, les femmes indigènes, souvent âgées, se vêtent encore d’un quechquémitl, principalement dans le centre du Mexique. Le Museo Nacional de Antropología en présente là encore de magnifiques exemplaires, très différents dans leur apparence comme dans leur usage. L’un d’eux, fabriqué dans la communauté purépecha d’Angahuan (Michoacán), où on l’appelle « echequemo » ou « echequemu », fait partie du costume porté pour la danse du taureau, liée à la saison sèche dans le calendrier agricole local. Un autre, venu de San Pedro Coyutla (Veracruz), exprime tout particulièrement l’identité de la communauté et sa vision autochtone du monde, avec des broderies narrant des histoires mythiques. Un autre, entièrement blanc, se distingue autant par sa monochromie que par son tissage en gaze, qui confèrent à ce modèle confectionné il y a une centaine d’années à Naupan (Puebla) une grande finesse.

Resté lui aussi populaire dans quelques zones du pays, plutôt rurales, le rebozo est un autre vêtement féminin indissociable de la culture mexicaine. Cette grande étole, assimilable au pashmina des Indiennes, voit d’ailleurs ses ventes augmenter chaque année à l’approche du 16 septembre, Jour de l’Indépendance du Mexique. Qu’il soit fait de coton, de laine ou de soie, le rebozo traditionnel est tissé à la main et comporte des franges. Adopté par des figures nationales telles que l’actrice María Félix, l’ancienne première dame Margarita Zavala ou l’artiste Frida Kahlo, il a plusieurs façons de se porter et différents usages : accessoire d’une tenue, protection contre le soleil – il est alors enroulé autour de la tête ou du haut du corps –, moyen de transporter les bébés, baluchon… Plus étonnant, ce textile ancestral est désormais très en vogue auprès des Européennes, vanté par certaines sages-femmes et doulas pour ses différentes utilisations périnatales (soulagement du ventre, resserrement du bassin, etc.).

Avant de quitter le Mexique, il convient de consacrer quelques lignes à un autre vêtement traditionnel qui a longtemps permis aux communautés aztèques de se distinguer les unes des autres via leurs techniques de tissage ou leurs choix de motifs : la tilmatli. Cette pièce de tissu rectangulaire, nouée à l’épaule pour tenir lieu de manteau ou de cape, était portée par les hommes de toute condition. Seules la nature du tissu utilisé, sa qualité et sa décoration distinguaient les catégories sociales, en vertu d’une réglementation officielle, tout comme l’endroit où la tilmatli était nouée : sur l’épaule droite pour les roturiers, sur le plastron pour certains nobles ou prêtres. De nos jours, la tilmatli n’est plus guère portée qu’en déguisement, ou pour des reconstitutions historiques, mais il est encore possible d’en apprécier la beauté et la diversité en fréquentant les musées d’Amérique centrale ou en se référant à certains codex, comme le Codex Magliabechiano, dont les premières pages représentent plus d’une quarantaine de modèles différents.
Impossible, enfin, de ne pas évoquer la pièce textile la plus emblématique d’Amérique latine : le poncho. Il y aurait tant à dire le concernant qu’il mériterait de se voir consacrer un article entier. Sa grande popularité s’explique notamment par sa présence dans une grande partie de l’Amérique du Sud, du Mexique jusqu’aux terres patagoniennes. Ses origines exactes, y compris étymologiques, font l’objet de discussions parmi les spécialistes. Provient-il du terme quechua « punchu », dérive-t-il du mot mapudungun « pontro » ou est-il d’origine castillane ? Est-il né dans la cordillère des Andes avant la colonisation espagnole, ou s’agit-il au contraire d’un vêtement espagnol qui aurait traversé l’Atlantique avec les conquistadors ? Les scénarios sont presque aussi nombreux que les formes prises par le poncho au gré des lieux et des époques. Reste que ce vêtement qui protège efficacement contre le vent et peut aussi faire office de toile de tente, de tapis isolant ou encore de baluchon, est devenu universel. Jusqu’à avoir crevé les écrans du monde entier en s’affichant sur les épaules de Clint Eastwood dans plusieurs westerns qui ont fait leur légende commune. Le poncho a même des « cousins », à l’image du ruana typique des Andes colombiennes et vénézuéliennes, dont la forme la plus classique, sans franges ni capuche, est difficile à distinguer de celle du poncho pour l’observateur profane. Résolument plurinational, le poncho n’en est pas moins une fierté pour certains pays en particulier, qui l’associent directement à leur culture. Ainsi trouve-t-on sur le site officiel du (récent) Ministère du Capital Humain, en Argentine, un article fouillé consacré à l’histoire du poncho, présenté comme un « sceau national » et un accessoire indispensable du gaucho. On y admet néanmoins que le poncho a traversé le temps et les frontières, tout en insistant sur le grand soin accordé à sa fabrication artisanale en Argentine, où la qualité des laines, des teintures, des dessins et des techniques de tissage concourent à produire, dans plusieurs régions à travers le pays, des ponchos d’exception. Ailleurs aussi, le poncho est présenté comme une solide tradition locale. Il en va ainsi de la Colombie, dont la radio nationale publiait en 2022 un article sur l’importance du poncho – ou ruana – chez les paysans de Tolima et la manière dont ce morceau de tissu est emblématique de l’histoire de la région et de ses habitants. Le poncho est donc de partout, y compris du Paraguay. Dans la ville de Piribebuy, on confectionne en effet un vêtement artisanal appelé « Poncho Para’i de 60 Listas », dont les techniques ancestrales et traditionnelles d’élaboration ont fait l’objet d’une inscription en 2023 sur la Liste du patrimoine immatériel de l’Unesco. En trois parties, le corps, les franges et la bordure, appelée « fajita », ce poncho reconnu pour son originalité est conçu selon des techniques ancestrales transmises oralement par les mères tisserandes à leurs filles, qui les ont observées et imitées. Il existe dorénavant une école dédiée à la sauvegarde du Poncho Para’i de 60 Listas où les tisserandes, qui ont toutes leur propre style et leurs propres dessins, peuvent transmettre leurs précieuses connaissances aux générations suivantes. Le poncho n’a donc pas fini de traverser les époques et les contrées…


Un précieux savoir-faire, essentiel à préserver et à partager
Plusieurs institutions s’efforcent de perpétuer l’ensemble de ces traditions textiles qui racontent l’Amérique latine et son histoire. C’est le cas de l’Unesco, cité quelques lignes plus haut, qui œuvre pour la préservation d’héritages culturels majeurs. Comme le Poncho Para’i de Los Listas, au Paraguay, d’autres savoir-faire latino-américains figurent sur sa prestigieuse liste. C’est le cas de l’art textile de l’île péruvienne de Taquile, sur le lac Titicaca, dont les habitants tricotent et tissent quotidiennement. Deux vêtements caractéristiques y sont notamment produits : le chullo, célèbre bonnet à oreilles en laine, et le chumpi, fascinante ceinture calendrier qui illustre le cycle annuel des activités rituelles et agricoles de la communauté. Cette tradition locale du tissage remontant aux anciennes civilisations Inca, Pukara et Colla, a survécu au temps en dépit de l’introduction d’une imagerie plus moderne. L’inscription de Taquile et de son art textile au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, en 2008, contribue à mettre en lumière et à maintenir vivant ce riche héritage culturel andin préhispanique.
Au Guatemala, dans la capitale éponyme, le costume indigène a son musée : el Museo Ixchel del Traje Indígena. L’établissement, qui propose en outre la location de costumes, des expositions itinérantes et des ateliers, a pour mission de collecter, conserver, documenter et sauvegarder le patrimoine textile autochtone guatémaltèque. Sa visite, qui en donne un bel aperçu, est chaudement recommandée. On peut aussi s’attarder sur la chaîne YouTube du musée, où de passionnantes vidéos, en anglais et en espagnol, présentent la plupart des techniques de tissage et de broderie préhispaniques. Ces efforts de préservation sont également portés par des fondations, comme Chilka, qui promeut le développement des Mapuches dans le sud du Chili. Entre autres actions, Chilka encourage la mise en lumière des tisserands mapuches qui, comme ceux de la communauté Aymara, originaire de Bolivie mais également présente dans le Nord du Chili, participent de la grande tradition chilienne du tissage. En 2022, un événement original a été organisé pour faire connaître et valoriser ce savoir-faire qui fait la fierté des Mapuches : la fabrication, par 426 tisserands de la communauté, du plus long tissage du monde : près de 900 mètres !
De concours, il en est également question au Mexique, où une agence fédérale s’appuie sur ce type d’opérations pour promouvoir l’artisanat local. Ainsi le FONART, fonds national pour le développement de l’artisanat, organise-t-il des concours nationaux d’art populaire pour préserver les savoir-faire les plus précieux, y compris dans le domaine du textile, mais aussi encourager leur prise en main par les jeunes générations. Un gage de transmission, mais aussi d’évolution indispensable pour que l’art traverse les siècles. À une échelle plus locale, on trouve aussi des coopératives qui s’efforcent de sauvegarder et revitaliser les talents des artisans en les incluant dans des démarches collectives. La cooperativa Sna Jolobil, à San Cristóbal de Las Casas, est de ces organismes qui favorisent la perpétuation des compétences ancestrales. Judicieusement installée à côté du Centro de Textiles del Mundo Maya, cette « maison », appelée La Casa de la Comunidad de Tejedoras Mayas, matérialise le regroupement de 800 tisserandes de vingt communautés tzotzil et tzetzal des hauts plateaux du Chiapas, encouragées à étudier et reproduire les motifs ancestraux pour mieux les réinventer, et à s’initier aux méthodes traditionnelles de tissage – en employant le fameux telar de cintura – et de teinture pour mieux les renouveler. À 550 kilomètres de là, le Museo Textil de Oaxaca est un autre point de rencontre entre population et artistes, et entre tradition et art contemporain. Le MTO définit en ces termes la mission qu’il s’est fixée : « offrir une vision large des conceptions, des techniques et des processus créatifs de la production de textiles d’Oaxaca, du Mexique et du monde à travers l’échange permanent de connaissances spécialisées ». Une mission qui prend la forme d’expositions, invitant à admirer 5 000 pièces souvent séculaires mises en valeur par une muséographie plutôt actuelle, mais aussi des conférences et des ateliers.
Pour conclure ce long dossier, mentionnons une nouvelle fois l’un des plus beaux musées du continent, le Museo Nacional de Antropología, à Mexico City, tant il offre, entre ses murs et sur son site, d’innombrables ressources pour appréhender la formidable richesse de l’art textile en Amérique latine. La plupart des créations incontournables y sont visibles, souvent sous plusieurs formes, accompagnées d’explications passionnantes sur ce qu’ont été leur fabrication, leurs usages et leur ancrage géographique. Outre les pièces déjà citées ici, comme le huipil ou le rebozo, on y découvre des vêtements et accessoires exceptionnels. Le musée expose notamment un bel exemple de textile brodé par les Pimas, dont l’art de la broderie est un vrai patrimoine culturel : une servilleta utilisée pour conserver les tortillas, ornée de belles broderies réalisées au point de croix. On peut également y admirer une servilleta à l’usage similaire, cette fois-ci typique des Amuzgos, experts dans l’art du tissage et qui aujourd’hui encore portent fièrement leurs textiles traditionnels. Le Museo Nacional de Antropología met à l’honneur des créations signées de ces remarquables tisserands, parmi d’autres pièces sur lesquelles s’attarder sans modération : plusieurs mochebals, très beaux châles dans lesquels s’enveloppent les femmes des hauts plateaux du Chiapas ; un pok’k’u’ul, manteau masculin de la même région ; un chojil, ancêtre de la chemise ; un très beau chal de Hueyapan, typique des tenues des femmes de cette communauté de l’État de Puebla ; un bel exemple de gabán, pardessus pour hommes, conçu dans la ville de Charapan ; une splendide robe colorée, typique des costumes de Chiapa de Corzo ; une chemise pour enfant, appelée coyoconecoton, comportant un petit sac brodé suspendu servant à contenir une chenille et à la conserver jusqu’à ce qu’elle devienne papillon ; le mastahual, une coiffe en laine portée par des jeunes femmes autochtones de la région montagneuse de la Sierre Norte de Puebla à l’occasion de la Feria del Huipil ; un costume Comanche complet, coiffe de plumes, arc et lance compris, d’une remarquable beauté… Sans oublier un dechado otomí, sorte de patchwork réunissant des échantillons de broderie, qui sont autant de témoignages graphiques de l’histoire familiale et communautaire chez les Otomi.
S’il est impossible de lister toutes les pièces visibles dans ce musée très apprécié de ses visiteurs, le site de l’institution, alimenté par les explications de conservateurs et de chercheurs, offre un aperçu plutôt complet des vêtements traditionnels qui, au Mexique comme ailleurs, incarnent avec brio l’art textile d’Amérique latine.
























































